J’ai participé au casting Elite Model Look…

LES DESSOUS DU DÉCOR

Pour moi, c’était le début d’un rêve. Que je sois sélectionnée ensuite ou non, m’importait peu même si je préférais l’un à l’autre. Je défilerai sur le podium, je vivrai cette expérience à plein stress et surtout je connaîtrais enfin cette sensation de repousser ses limites. Les shootings dans la rue pour le blog devant des centaines de passants ne m’effraient plus, j’ai besoin de plus. Je n’aime pas être le centre de l’attention, mais défiler devant des milliers de personnes et un jury intransigeant en plein milieu d’un centre commercial était jouissif. Et si c’était à refaire, je n’hésiterais pas une seconde… seulement pas avec Elite.

C’était le samedi vingt-huit avril, il y a maintenant presque un mois. Je me souviens avoir reçu le mail “félicitations, vous avez été sélectionnée pour participer à l’un de nos castings” le quatorze février, et depuis c’était le stress total. Le matin avant de partir sur Lyon, je m’étais préparée au mieux pour le casting : jean slim noir très moulant et body gris, parce que les débardeurs -même rentrés dans le jean- font des plis et c’est pas trop. Un masque sur le visage en prenant ma douche histoire de détendre ma peau après cette dure et courte nuit passée, maquillage léger, j’insiste moins sur le mascara et dis adieu à mon si fidèle rouge à lèvres. Il faut être naturelle.

Lorsque j’arrive à Lyon, mon premier arrêt est à la bibliothèque en face de la gare pour imprimer ce fameux papier important, le papier de participation qui se trouvera devant le jury quand je marcherai pour eux. Mon imprimante m’avait lâchée la veille, elle avait choisi son meilleur moment !
J’avais décidé de mettre toutes les chances de mon côté pour ce concours et étais passée chez Sephora pour demander à une professionnelle de cacher mon tatouage sur l’avant-bras. Si je venais à être prise, ce n’était pas un problème de devoir le couvrir à chaque fois. Je la remercie d’ailleurs d’avoir pris son temps.

J’avais déjà pris conscience de l’ampleur de la chose en arrivant en plein milieu du hall de Part-Dieu, la scène Elite installée comme ça, l’air de rien, là où des centaines de spectateurs sur les côtés et les interminables étages pourraient avoir les yeux rivés sur moi juste en se penchant un petit peu. J’avais flanché rien qu’à l’idée.
J’arrivais dans la file d’attente. Une première file sur de nombreuses autres. Parce que la principale était déjà pleine, on nous a emmenés en retrait dans une allée désertée du centre commercial. Et par groupe de dix, on était peu à peu amenés à cette file principale. Quand j’y suis arrivée, j’ai au plus vite enfilé mes talons. Il fallait avoir l’air élancée.
Quand je suis arrivée au point de contrôle j’ai dû donner ma fiche, celle qui m’avait fait stresser toute la nuit à cause de cette imprimante défectueuse. Je me suis aperçue peu après des immenses piles que le meuble présentait. J’aurais pu avoir cette fiche. Ici. Sans stress. Mais ce fût vite oublié. Cette fiche comprenait mon âge, mes mensurations et bien d’autres détails. Il fallait ensuite se mesurer. Mon petit mètre soixante-douze se voit aussitôt retiré deux centimètres. Ce qui est énorme lorsque l’on fait de base la taille minimale pour participer. Pour moi c’était déjà foutu, sur le papier la dame avait remplacé “172 cm” par “170 cm” au gros feutre noir, le jury ne prendrait pas la peine de garder une fille qui ne fait même pas la taille minimale, il y en a des centaines d’autres, bien plus jolies et bien plus grandes !

Je suis restée une bonne heure dans cette file d’attente à stresser mais surtout me comparer. Ce que je ne fais jamais. Mais là c’était quand même un concours de mode. Je me trouvais petite, j’avais des hanches larges, une bonne poitrine par rapport à toutes ces filles “type“. Elles étaient fines, maigres, plates, un bon mètre de jambes, un visage qui tire la gueule et des cheveux très longs. Ah les cheveux longs ! Elite ne jure que par les cheveux très longs !
Elles jugeaient du regard et se moquaient ouvertement avec leurs amies d’autres candidates. Oui Manon, ne sois pas étonnée, c’est un monde hypocrite tu le sais déjà.

On était pris par groupes de dix personnes pour monter sur la scène. En attendant que la sélection précédente passe, on les regardait, on stressait davantage quand on entendait qu’aucun d’eux n’avait été retenu. J’avais sympathisé avec un garçon, encore plus stressé que moi. Il faut dire que j’arrivais à cacher mon stress un maximum. À lui aussi, on lui avait retiré deux centimètres à sa taille initiale. Pour moi c’était clair, c’était totalement voulu de trafiquer les tailles. Ils ne nous mesuraient pas avec un mètre qui se déplie, mais avec une barre déjà implantée dans un mur, c’était donc facile de monter de deux centimètres pour ne garder ensuite que les plus grands.

Quand on monte sur la scène, une personne hésite à me faire redescendre parce qu’on était déjà trop dessus, c’est une femme du jury qui insiste en disant que c’est bon pour que je reste. Ils veulent éliminer au plus vite. Le tout aura duré au total sans doute deux minutes. Avant que je marche, c’est le garçon avec qui j’avais un peu parlé avant qui se lance. Il avait un look très particulier, des mèches blanches dans les cheveux. Mais tout ça il le portait bien. Apparemment pas aux yeux des trois personnes dans le jury qui ont rigolé lors de son passage.

Parce que le jury parlons-en ! Ils devaient être sept si mes souvenirs sont bons. Lorsque ma sélection passait, deux hommes se parlaient entre eux sans daigner regarder la personne qui marchait, une fille était sur son portable, et seuls un homme et une femme regardaient, mais parfois rigolaient une fois que la personne leur tournait le dos. Les deux personnes restantes étaient à leurs occupations, une fille ne prenait même pas la peine de s’asseoir et multipliait les allers et retours entre le studio photos juste à côté et sa place de jury.


ici, le petit moi qui catwalk comme elle peut !

POUR LA VIDÉO ENTIÈRE C’EST JUSTE ICI : vidéo elite

Tu marches pendant dix secondes, un aller, un retour. Ils ne se concertent même pas ou presque et annoncent qui sont les personnes sélectionnées. Dans mon groupe, il y avait un garçon et une fille, mais eux aussi ont été éjectés lors de la deuxième étape. Le deuxième défilé. Tout va tellement vite que tu ne te rends pas compte de ce qu’il se passe “attends ils viennent d’annoncer qui sont les retenus ? Ça veut dire que je ne le suis pas ? Bon d’accord” et on te presse pour redescendre de la scène alors que tu viens à peine d’atterrir sur terre.

J’ai mis dix bonnes minutes à réaliser ce que je venais de faire, l’attente puis le rêve et finalement le néant. J’étais passée de rien à tout à rien. Les montagnes russes. J’en avais ressenti un choc émotionnel. Je m’étais effondrée dans les bras de mon copain à ma descente de scène, non pas parce que j’étais triste de ne pas avoir été sélectionnée, sans doute à cause de cette pression que je m’étais foutue qui était redescendue très rapidement, trop rapidement. Je me sentais vide et libre. Mais aussi déçue. Déçue de voir ce rêve s’envoler, oui, mais aussi déçue du manque d’humanisme d’Elite.

 

Et encore, je n’ai rien vécu. Seulement les sélections !

 

Après ça, nous avons décidé de vivre tranquillement notre journée dans le centre commercial. On revenait quelques fois non loin de la scène Elite pour voir où ils en étaient. On arrivait même à deviner quelles filles et quels garçons allaient être retenus. On connaissait désormais le “type Elite”. Et on ne se trompait presque jamais !

Quand nous sommes rentrés chez nous le soir, je suis allée sur la page Instagram de Elite par curiosité des sélections finales. Le plus choquant pour moi a été de voir que toutes les filles retenues se ressemblaient, je jouais carrément au jeu des sept différences avec trois d’entre elles sans jamais en trouver une seule ! Il n’y avait qu’une seule fille de couleur, toutes les autres étaient identiques. La différence se voit un peu plus chez les garçons.

Je n’avais pas les cheveux assez longs. J’avais trop de fesses, trop de hanches, trop de seins, trop de tout. Moi qui pensais que la loi sur l’anorexie dans le mannequinat avait été abolie..!

Le lendemain, Elite était déjà pour moi de l’histoire ancienne jusqu’à ce qu’une adorable demoiselle parmi vous, m’apporte son témoignage sur la vérité d’Elite, le vrai envers du décor. Elle a quitté Elite à cause de cette cruauté. Je la garderai dans l’anonymat et prendrai toutes les responsabilités si jamais Elite tombe dessus. Mais la vérité doit tomber, ma communauté n’est pas très grande, mais si je peux déjà vous empêcher de rêver de ce rêve inaccessible, alors je préfère vous épargner ces larmes. Pour ne pas déformer ses propos, je vais vous retranscrire ses exacts mots :

“Tu n’as pas été la seule déçue de ce système et pour te dire la vérité, ces filles sont choisies à l’avance de défiler juste pour le fun et cacher la vérité à laquelle beaucoup nous mentent. Ça a été ainsi avec moi quand j’ai postulé pour eux. J’ai été prise et ils m’ont ensuite demander de faire semblant d’accompagner les autres. Ils n’ont aucun radar, c’est juste déjà prévu à l’avance, c’est ainsi que ça fonctionne.”

Entre mille et trois mille personnes participent ce jour-là. Uniquement pour le spectacle. Il y a deux sélections. Dans la première, ils sélectionnent d’autres personnes pour brouiller encore plus les pistes, mais ils savent qu’ils feront partir ce surplus de personnes lors de la deuxième sélection pour ne garder que les personnes qu’ils avaient précédemment contactés. Et je ne suis même pas sûre que les personnes contactées s’étaient inscrites sur internet ou qu’elles aient été repérées dans la rue. On leur a ensuite demander de jouer le jeu parmi tous les autres pions innocents, ne se doutant de rien. Et je faisais partie de ces pions. C’est ce que je suis en train de lire dans un livre fraichement acheté “Jamais assez maigre, journal d’un top model” par Victoire Maçon Dauxerre. Je n’en suis qu’aux cinquante premières pages mais elle y explique s’être promenée dans la rue avec sa maman avant de tomber sur une personne qui lui a proposé un contrat chez Elite. Sans passer par les castings, directement la case signature !

Elite Model Look n’est que spectacle et superficiel.

Et je remercie Elite Model Look de m’avoir fuie. Je n’aspire pas à ce genre de vie, une vie de mensonge dépourvue d’humanité.

Seulement, à présent, j’ai un regard très différent de la mode, ce monde qui me fait tant rêver, les vêtements, les défilés. Et j’en veux à Elite de faire de ce rêve d’avenir, un trou noir.

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3 Commentaires

  1. 25 mai 2018 / 4:47

    J’espère que ton article ouvrira les yeux à certaines personnes, parce-que je trouve ça vraiment dégueulasse de faire espérer des gens et les prendre juste pour le show. C’est pratiquement de la manipulation. Je ne comprends pas ce système et je pensais que ça avait un peu changé. Ce que je ne comprends pas c’est aussi la sélection, ce sont toutes les mêmes, 0 diversité! Pour moi ce n’est pas ça le mannequinat! En revoyant ta vidéo je trouve que tu dégages vraiment quelque chose et tu es unique contrairement à toutes les filles retenues (je ne veux pas paraître méchante avec ces filles, tant mieux pour elles mais comme tu le dis, elles se ressemblent toutes). Enfin bref très bon article Manon, des bisous xx

    • Manon
      Auteur
      1 juin 2018 / 11:00

      Merci beaucoup ma belle, tu décris la situation à merveille, de la manipulation juste pour le show et 0 diversité !
      C’est très gentil, merci beaucoup ♡

  2. 25 mai 2018 / 1:27

    Ton article était vraiment intéressant, j’en reste bouche bée

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